A la lecture de cet article du Monde, une question me vient : comment ne pas voir ce qui se trame ? Comment les profs et leurs syndicats peuvent-ils continuer de n'avoir pour quasi-seule revendication le salaire lorsque ce qui se joue ici est ni plus ni moins que la destruction de leur métier, de l'enseignement, de l'Ecole (de l'école à l'université). Bref, la mainmise totale du Capital sur l'Ecole et le travail (voyez ma conf).

Le Monde nous apprend que l'académie de Nancy-Metz va utiliser l' "enseignement à distance" (oui, j'y mets de grosses, grosses guillemets, car l'enseignement à distance est la négation de l'enseignement tout court. Heu... oui, voyez ma conf.). Je ne vais pas paraphraser l'article ici, je vais relever ce que les mots disent par eux-mêmes.

On y parle de "visioprofesseurs". Ce que ce mot, encore un, est laid et évocateur, tout comme le précédent "télé-présence". L'enseignement n'est pas possible sans le corps, sans la relation. Enseigner, c'est la conjonction dans le temps et dans l'espace de deux actions inséparables : enseigner (dans le sens transmettre) et apprendre. Ca passe par le corps, par la présence. Certes, on peut parfois apprendre seul, mais on se passe alors d'enseignement. Ainsi, parler de visioprofesseurs, c'est accepter de transformer l'acte d'enseigner en une transmission sans le corps, sans la présence. C'est rendre le prof inutile et ainsi réduire le savoir à sa part d'information, alors qu'il est bien plus qu'une information (en même temps qu'on transmet un savoir, on transmet tout ce qui passe par lui et ce qu'il produit, on transmet la façon qu'on a eu de l'apprendre, ce qu'on en a fait, etc.) Les visioprofesseurs sont alors une étape de plus de franchie dans la marchandisation totale du savoir, niant totalement les principes d'individuation et de transindividuation (je vous renvoie à Bernard Stiegler, notamment dans "La télécratie contre la démocratie").

On y parle de "surveiller" les élèves, une part essentielle du processus, car il ne faut surtout pas que les élèves puissent perturber leur non-enseignement distant par leur présence ennuyée qui deviendrait chahuteuse. Pourtant, les signaux faibles que constituent ces perturbations seraient alors le seul acte humain et cohérent, et témoigneraient par eux-mêmes de ce qui ne va pas dans ce scandale totalement dénué de considération et de pédagogie.

On y parle de brigade numérique de remplacement. Wouah ! Une brigade, c'est à dire une unité militaire. Autant dire que le "nous sommes en guerre" de Macron qui a imposé cette forme de pratique de non-enseignement se prolonge. Ici, la guerre est celle du manque de profs qu'il s'agit de remplacer à moindre coût et à max bénéfice. 

On y parle d'enseignement à distance "au plus proche de chez eux [des enfants]" ! Cynisme ou idiocratie ? A vous de décider. Ca ne changera pas le vide absolu des termes qui s'inscrit ici dans une absolue nécessité pour l'Etat d'imposer coûte que coûte un dispositif. Ce qui importe EST le dispositif, et ce "au plus proche" impose un terrible oxymore (car comment être proche à distance ?) qui n'a d'autre but que la vente par le mensonge de ce dispositif, que sa propagande. Quel est ce dispositif ? Pour reprendre les propos du sociologue Alexandre Duclos, il s'agit de "substituer au gouvernement des gens l'administration des choses". Car il n'est pas question ici de s'occuper des gens, enfants ou profs, il est question d'organiser un processus dit d'enseignement sans se soucier du réel. C'est de l'ingénierie pédagogique qui ne se soucie pas du résultat mais uniquement de l'obéissance au projet. Pour cela, on boutique des procédures visant à recruter des non-profs, leur fournir le même matériel et les mêmes logiciels, choisis pour eux, par une société privée dans le cadre d'un cahier des charges probablement écrit par une autre personne à qui un supérieur a donné des consignes dont il ne comprenait pas la portée. On y collera des ressources à prétention pégagogique, du contenu vide, détaché de tout sens, créé par d'autres profs, probablement au-travers des banques de ressources créées par (pour) le Ministère dans le cadre de l'ouverture de son marché des EdTechs. Du vrai télé-enseignement à la sauce thermonix : le savoir dans la machine.

Dans cette division du travail à échelle jupitérienne, ce qui importe c'est le dispositif propre sur le papier qu'il sera possible d'évaluer, c'est à dire de contrôler, sur le papier. Les mêmes intervenants se chargeront de vérifier en-dessous d'eux que le projet aura été appliqué (en fait non, car dans l'administration il importe qu'on puisse dire que ça a fonctionné, de sorte que l'évaluation doit coûte que coûte mener à cette conclusion). De par ce dispositif, il importera donc de savoir si des enfants ont bien reçus leur piqûre d'écran et qu'aucun chahut n'aura été perpétré, que les profs absents auront bien été visio-remplacés par des non-profs distants, prouvant par là-même l'efficacité du dit dispositif. Ouf ! L'école est sauvée par du techno-solutionnisme. Le progrès sans le peuple, la boucle est bouclée.